Carnets de retour au pays natal

André Robèr

Mardi 28 novembre 2017, par André Robèr // Astèr

9782910791148 15€

KOZ MOUNWAR

Koz mounwar dit-il, gueule-t-il !

Dire, gueuler, revendiquer et crier encore...

Vers vous, vers moi viennent les poissons, ceux dont je vous parle sans arrêt (pause musicale, sourire), les siens : les poissons camaïeux.

1/ Les verts, tous les verts.

2/ Les bruns, tous les bruns.

3/ Brunâtre + Verdâtre.

4/ Sur fond brun : carré brun sur carré rouge.

5/ Sur rectangle jaune, sur rectangle rouge.

6/ Mauve & violet.

Le poisson-origine, le poisson-rituel, le poisson-symbole, le poisson représenté : du fond des mers, il saute au ciel.

Reprendre l’origine des vocabulaires, c’est à dire l’origine des abécédaires, partir de l’alpha : le tracer.

Poisson : lettre couchée ou prendre la lettre debout de l’autre alphabet, l’écrire, prendre la lettre debout la rendre cursive, la restituer : l’aïn ou le nun, en connaître le sens.

Poisson encore.

Je vous l’avais annoncé : je ne puis me permettre en ces jours (les premiers de quatre-vingt-seize) de m’arrêter (pause musicale, sourire) de vous entretenir, amis lecteurs et amis visiteurs de l’exposition d’André Rober, de (ou à propos de) nos poissons.

Alors désormais je puis vous parler de ces vieux portraits peints sur des planches de récup (portes, visages sur ces portes, comment alors éviter les images et les locutions : un visage fermé, une mine réjouie, une face épanouie, une tronche enfoncée, une bouche ouverte, des gueules fermées.) gueuler ! et crier encore...

Et voici les hommes et les femmes qui marchent (sculptures) des hommes et des femmes qui marchent ou qui crient, ce qui est exactement la même chose : pareil ! Marcher, crier sont un même geste, un même mouvement et par conséquent la preuve de la fusion entre la sculpture et le sculpteur.

Alors apparaissent ces personnages terre/terre, terre sur terre. 16 portraits papier mâché : retour aux locutions et aux images (les locutions rituelles et symboliques d’André Robèr, magiques ?) des mines de papier mâché. 16 portraits, qui est qui ? Qui et qui ? Qui & qui ?

Où en êtes vous visiteurs dans votre parcours dans et autour les oeuvres d’André Robèr ? Où en êtes vous de votre lecture ? Que regardez-vous ? Et qui vous regarde ? Des calligraphies (à lire) ou des personnages (à regarder) ?

Têtes à écouter ou silhouettes à poursuivre ou ombres à fuir ?

En effet vous commencez à comprendre : vous êtes à l’ouest de l’Afrique, au sud, au beau milieu de l’océan indien dans l’île de la Réunion au beau centre des secrets et des choses, des objets et d’un inconnu.

Dans le coeur du charme et des sortilèges.

Sont-ce des référents ? Ces portraits de Gatti, d’Artaud, de Malévitch, de Ferré et ces autres ressemblances venus de l’irrévélé d’André Rober ?

Des référents ? Des chamans ? Des modèles ? Des sujets ? Des objets ? Des fétiches ?

Alors la foule, la foule c’est vous et ce sont eux.

Une foule.

La foule de ces personnages,

ils sont là, isolés, chacun

dans son petit carré de carton,

18 X 24 cm maxi.

mais

ils sont chacun fragment de sa foule.

Parmi eux

certains viennent directement d’ailleurs,

d’ailleurs

ou d’où ? (pause musicale, sourire)

Julien Blaine Jan 96.

Préface Carnets de retour au pays natal

Capretto,

Ce n’est pas très loin d’Arezzo en Umbria, le pays de l’ombre par ses vallons et ses vallées, ses cols et ses crêtes.
Un pays de collines et de rochers, un pays sauvage et doux...
Aujourd’hui Capretto petit hameau sur le versant de l’aube ne s’appelle plus que Capretto.
C’est une histoire incroyable, en tout cas que moi, je n’arrive pas à croire :
dans cet hameau loin des villes et des cathédrales, loin des grands fleuves et de la Méditerranée, il y avait deux ou trois fermes (qui sont devenues aujourd’hui deux ou trois restaurants à touristes curieux et indépendants ou perdus) de grandes fermes avec de petites fenêtres nues ouvrant sur la vallée et de grosses portes lourdes regardant les crêtes et enfermant les bêtes et les humains, un mélange de chèvres, de boucs, de chevrettes, de chevreaux et de cabris, d’hommes, de femmes de fillettes et de garçonnets.
Parmi ces enfants, un jeune chevrier courant derrière le troupeau de chèvres au milieu des herbes et des arbustes, sur les cailloux et les sentiers.
Un enfant loin de tout.
Qui ne sait rien, si ce ne sont les couleurs du ciel, les goûts des herbes, les odeurs du chaud, les caresses du vent, les chants des oiseaux, la fuite des poissons.
Un enfant loin de tout.
Loin, très loin de la peinture ; loin, très loin de l’architecture ; loin, très loin de la sculpture ; loin, très loin de cette culture qui s’apprête à faire le tour des Europe par les mers et les montagnes.
Sa seule passerelle, son seul passage vers son avenir, pourrait être l’une de ses passions futures : l’anatomie. L’anatomie qu’il devine par le regard qu’il porte sur la course des chèvres et sur son corps à leur poursuite...
Or ce jeune chevrier se nomme Buanaroti, Michel-Angelo Buanaroti et aujourd’hui le village de Capretto se nomme Capretto Michel-Angelo.

Les dictateurs de tout poil et de tout horizon élus de force ou par faiblesse puis demeuré au pouvoir par la violence des armes, celle de l’argent ou, aujourd’hui, celle du truquage médiatique, pourront tout faire comme confisquer le monde pour en faire un outil ou une machine mondiale, comme confisquer le monde pour en faire une source de revenus ou un jardin privé, le miracle humain finira toujours par s’accomplir et tandis que Busch -par exemple- dérobera le monde au profit du dollar, de l’anonymat de ses banquiers et de sa tendresses pour lui-même, un enfant finira par s’évader pour nous montrer un futur loin des empires totalitaires (ici on se souviendra aussi de Jean-Michel Basquiat).

Après tout est explicable : Domenico Ghirlandaio ou Andy Warhol, Laurent le Magnifique ou les centaine de milliers de dollars.
Après tout est limpide : les frontières de siècles XVème/XVIème ou XXème/XXIème.

Comment ? Comment ces enfants ? Comment cet enfant né dans un hameau au milieu des chèvres et des cailloux a-t-il pu ainsi prouver malgré la volonté des potentats de prouver le contraire, c’est à dire que l’espèce humaine (celle des hommes) ne sera jamais en voie de disparition et qu’un enfant sorti de rien démontrera aux yeux des autres enfants du monde présent et futur que les potentats disparaîtront sans laisser de trace hors la torture, la misère et la mort, tandis que ce misérable chevrier nous abandonnera la Sixtine, la Pauline et tout son travail...
Un jour ces autres enfants seront adulte sans pourtant devenir amnésique et la torture, la misère et la confiscation disparaîtront aussi.

C’est à toi, à toi seul lecteur que je raconte cette histoire :
d’abord parce qu’il y a des histoires que j’aime beaucoup raconter et rarement écrire comme celle-là ou celle des deux souris tombées dans un pot de crème de lait ou celle des sardines terrorisées par une roussette au fond d’un chalutier ou celle du chiot-ourson devenu grand chien noir ou celle du rébus qui dit tant de choses avec toujours la même icône et quelques autres oubliées à l’instant où je te parle, d’où ma passion pour Jean de La Fontaine, Francis Ponge ou Ghérasim Luca,
mais surtout parce qu’un jour André Robèr m’a emmené chez lui dans son pays natal dans l’île de la Réunion.
Il n’habite pas sur les plages, il n’a pas grandi à Saint-Denis ou à Saint-Pierre qui sont les deux grandes villes, ni sur la côte sous le vent ni sur l’autre, il s’est écarté des trente-deux vents, des quatre vents (nord, sud, est, ouest) du vent de terre ou du vent de mer.
Il a grandi dans la Plaine des Palmistes, un espace infesté de rien, dans une case de tôle rouillée et de planches pourries, au milieu de ses frères et sœurs yab, les petits-blancs des hautes terres bondées de rien.
Les pieds nus, les frocs déchirés, les chemises en loques, la faim au ventre, la peur à l’estomac nourri la plupart du temps des fruits de la route, du riz chapardé et de hérissons géants que les yab appellent tang.
Alors il découvre un lieu possible pour gagner sa vie : une administration française -comme on dit- !
En même temps il découvre la côte sous le vent, les quatre vents et la fuite et il se retrouve en France pour un milliard d’années, ici et là, puis à Marseille au milieu d’une ville peuplée d’un milliard de culture et de quelques réunionnais.
Et il se souvient de plus en plus...
Entre temps il est devenu peintre comme on devient mage ou magicien, jeteur d’encres de toutes marques sur toutes sortes de supports récupérés (vieilles affiches, portes moisies, sacs postaux usagés, cartons pourris) il a appris à guérir et à soigner, il cuisine toutes les fêtes comestibles de la Réunion, il festoie, il mélange tous les fruits, toutes les écorces, toutes les herbes de la Réunion pour arranger ses rhums.
Comme tous les vrais artistes contemporains il fabrique des livres, des revues et des disques pour ses amis et pour lui aussi : il est devenu éditeur comme on devient fou ou mécène.
Il n’est pas entré dans la richesse, pas même dans le confort mais il fait, il fabrique, il peint et il sculpte.
Il est devenu sculpteur comme on devient amant ou prophète.
Un jour (il ne l’oublie jamais) il passa de socialiste-de-progrès à la simple, généreuse et forte anarchie.
Et il se souvient de plus en plus,
et il se souvient de plus en plus,
Et il se souvient de plus en plus...

Alors, alors seulement il se met à écrire
et il est devenu écrivain comme on devient poète ou mémorialiste.
Carpanin vous a parlé de ce travail, de cette écriture, de ces textes, du miracle accompli par le verbe originel dans le verbe immigré et dans le verbe émigré, dans le verbe dominateur et dans ce mélange des quatre verbes.
Moi, à toi lecteur, à toi seul, lecteur, à toi, à toi, là, je voudrais que tu m’expliques comment un chevrier devient Michel-Ange et un pov’yab de la Plaine des Palmistes André Robèr...

nota :

1/
Capre
Cabri
Ces deux lettres inversées : la queue basse d’un côté
et la dressées de l’autre indique le changement de langue
(mais c’est une autre histoire)

2/
Toi, mon lecteur, lis bien ce que je te dis et écoute bien ce que je t’écris : je ne compare pas -à ce jour- Michel-Ange et André Robèr (deux hommes nommés par deux prénoms) je te demande simplement de m’expliquer comment ces hommes venus d’un espace isolé et infortuné, d’un désert magnifique et lointain, d’un univers de rochers et de chèvres ou de piédeboi et de tang dont devenus l’un Michel-Ange et l’autre André Robèr ?

3/
a/ Sa mise en situation : samise in situ
(...)comme cette terre
se traîne là
entre Afrique et Inde(...)
& pour suite : poursuite
(...) je ne suis ni Césaire
ni Senghor
ni Perse (...)
mais indien&africain&européen&...

b/ Son contexte : comme une lectur&critur d’un poëme concret : CONCRET
MKR (19-20-21)
mkr
mur
mor
Foin des intitulés !

c/ Elle court la prose pour se gagner dans le poëme, tandis que s’installe le poëme dans le cadre de la prose, du récit. Et le poëme est encadré par le texte à la queue leu leu comme jadis un tableau n’était révélé que par son cadre (au moins jusqu’au XVIIIème siècle)
Le récit comme annonce du poëme, la confidence comme pudeur révélée du secret enfoui :
Mais qu’en est-il réellement comment se vit chaque instant et se
trace l’instant.
Et nous, ceux qui ne l’ont pas encore vécu, on se sent vieux et onattendça,
onattendça :
Moman lé mor
Et on sera enfin de quoi on a vieilli.

Julien Blaine
février 2002

Pou sorti D’île en Ille 2010

André Robèr :
Il n’en fait pas K !

“[Mi di ]*
7 heures :
L’heure du Berger”
Comme on dit, ici, à Marseille dans cette ville du pastis où il a tant vécu et qu’il a, dans ce livre, oublié (?) ...
Alors qu’elle contient dans son septième arrondissement une île où nombreux de ses amis ont été emprisonnés et une autre où d’autres de ses compagnons ont été mis en quarantaine.
Cf. le château d’If et l’hôpital Caroline sur l’une des îles du Frioul.

* à la lecture de son livre le lecteur comprendra ! (ça c’est moi qui le dit…)
La misère n’est-ce pas ?
La vraie :
pas une posture genre « établi » façon mao-spontex !
Non la pauvreté.
Ainsi, il m’a raconté en rigolant cette croyance, cette certitude de va-nu-pied :
“ il y aurait une seule pointure pour les chaussures en tout cas, il n’y a que la taille que la marchande à genoux te propose...
Alors normal que t’aies mal, que t’es mal, toi qui a toujours marché pieds nus, avec ces putains de chaussures de merde dure qui serrent le pied, compriment les orteils et écrasent la voûte plantaire...
Puis un jour une jolie amante ou un joyeux compagnon t’explique que les chaussures à la bonne taille des pieds étaient plus confortables voire utiles... !
(ce qui n’empêche pas André Robèr de marcher pieds nus le plus souvent possible !)

Alors en sortir sans devenir foot baller Black Blanc Beur ou chanteur de sirop-grenadine mais s’en sortir par l’art brut et la poésie neuve, il y aurait, déjà, de quoi être fier mais quand tu sors de là, de cette misère, de cette pauvreté, de cette indigence…
être dans le besoin, pour lui, est une litote !, non. Ne pas être dans un seul besoin mais voir tout ce dont on a besoin pour manger, boire, dormir, se vêtir, aimer, être aimé, voir tout ça fuir, loin de tout, loin de toi :
alors n’avoir rien. Rien de rien.

Alors
S’en sortir sans sortir
Comme disait, cet autre immigré, avec son accent roumain inimitable, Ghérasim Luca...

Et voilà l’anar, ex îlé puis de nouveau urbainement insulaire, qui commence à établir des tables et tableaux (avec abscisses et ordonnées et petites cases), des citations, des extraits, des collages et des listes dans la grande tradition de quelques courants de la poésie contemporaine à commencer par les piments (les listes !), à suivre par celle les “serviteurs” français-de-la-France...
Puis l’anar des Vaches folles et des Anartistes se compose un nouveau portrait dans le genre Raymond la Science pour les connaissances et façon Michel de Nostredame pour les recettes de crèmes, de cocktails et de confitures.
« Miroir, miroir infidèle dis moi si […] »

Et se souvient de son île, celle là, au moment de l’abolition de l’esclavage et celle de Boris Gamaleya, du Piton Fournaise, du volcan à l’envers, de la Grande vulve…
Omniprésente dans le travail d’André Robèr – la Grande Vulve – cette vraie mère de tous par opposition à la mère d’un seul dieu soumis et naïf (voilà pour le fils) et engrossée par un dieu revanchard, barbare et sanguinaire (voilà pour le père), oui : André Robèr aime parler du et des sexes en chair et en jus malgré la croyance, essentiellement en un dieu unique des habitants de son île, foi heureusement troublée par quelques rites secrets et puissants.
Wi,Oui tout domoun izi lé Kréol
Même le Dieu monothéiste d’Ezéchiel, ce meurtrier, ce nécrophile, là-bas, devient créole.

Au milieu de ces documents, de ces recettes il vit toujours entre deux montagnes comme d’autres ont le cul entre deux chaises :
Là-bas, Piton Fournaise
Ici, Mont du Canigou
A moins que ce ne soit
Ici, Piton de la Fournaise
Et
Là-bas, Mont du Canigou
 ?

Il est temps d’observer, de lire, d’admirer , de comprendre quelques
K
mortellement enluminés.
Il est temps d’observer, de lire, d’admirer , de comprendre son double futur météorologique composé de petites icônes assimilées à un nouveau vocabulaire pictographique. Un futur plus complexe que le futur simple ou le futur antérieur…
Et d’entendre, d’écouter sa voix dans la lecture de ses litanies...

Ainsi la désespérance peut s’achever – j’allais écrire : comme d’habitude – par un cri d’amour, un amour cadastral, insulaire .
Un cri poursuivi par quelques belles secousses, justes rébellions, vraies révoltes d’une espèce en voie de disparition : l’humanité ; exprimées, aussi, par une démonstration de l’imbécillité (parmi tant d’autres) véhiculée par les média …

Un travail de poète, c’est toujours une question de vocabulaire…
Il faut près d’un demi siècle pour établir son propre vocabulaire fait de « mots » et de « choses » et c’est à partir de ces « vocables » de langues originelles (son créole) ou de langues originales (son français) et de ces « choses » identiques, (fixes) qu’André Robèr a pu établir diverses phrases (variables), une composition, un livre, son livre,
& lui, il : entre 2 îles.

L’ex îlé proclame que son cycle d’écriture –sur l’ex île s’achève avec ce livre...
On verra bien !
J’allais écrire : on lira bien !...

Julien Blaine
Septembre 2010

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